Ils sont musulmans

Ils sont musulmans

L’Islam, est une religion universelle, dont la pratique ne se limite pas comme on voudrait le croire à quelques régions géographiques spécifiques du monde Arabophone. Les sociologues observent avec attention la progression de cette religion au niveau international, avec un nombre toujours plus croissant de nouveaux convertis, venant de toutes horizons, et bénéficiant de cultures diverses.

Contrairement au Catholicisme, qui subit une récession toujours plus croissante dans sa pratique religieuse en France (64,3 % se disent catholique mais seulement 4,5 % vont à l’Eglise au moins une fois par mois, selon un sondage La Croix du 13 août 2006), l’Islam lui progresse de façon constante (9,5% de la population française toujours d’après la même étude) et près de 60 % se rendent à la mosquée chaque vendredi, ce qui montre un réel écart entre l’importance de la pratique religieuse en Islam par rapport à la religion catholique.

Voici en exemple quelques témoignages d’intellectuels de tout horizons ayant choisi, en rebours des nombreux préjugés existants, d’adopter l’Islam comme guidance.

Leopold Weiss (Mohammad Asad)

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Homme de savoir et de lettres, il cumula les fonctions d’homme d’état autrichien, de journaliste et d’auteur. Ancien correspondant à l’étranger pour le journal « Frankfuerter Zeitung », il est l’auteur d’un ouvrage sur l’Islam : « Islam at Cross Roads », « Le chemin de la Mecque » (Traduit aux éditions Fayard). Leopold Weiss a également produit sa traduction du texte coranique après s’être converti en 1926. Il décèdera le 20 février 1992.

« L’Islam me paraît comme un chef d’œuvre d’architecture. Toutes ses parties sont harmonieusement conçues pour se compléter et se soutenir entre elles. Rien n’est ici superflu, et rien ne manque, avec comme résultante l’équilibre parfait d’une composition sans faille ».

Bogdan Kopanski (Bogdan Ataoullah Kopanski)

Cet américain d’origine polonaise, est docteur en Histoire Politique. Son parcours vers l’Islam fut parsemé de longues épreuves, dont deux emprisonnements par le régime communiste en 1965 et entre 1981 et 1982. Il est converti à l’Islam depuis 1974.

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« Quand j’avais 12 ans, je rejetais la foi contradictoire et illogique de l’Église. Deux années plus tard, en 1962, j’ai été fasciné par la lutte victorieuse des musulmans algériens contre le colonialisme français. C’était la première “flèche de l’Islam” à me toucher. Durant mes études secondaires et à l’université, j’étais un exemple typique de la génération de rebelle rouge (communiste). Mon cheminement vers la Vérité du Saint Coran était lent et imprévue... En 1974 j’ai visité la Turquie, je préparais ma thèse sur la politique du Sultan et Calife Suleiman Kanunís envers l’état polonais. Je fut alors surpris par la plus mélodieuse voix que l’humanité puisse produire: l’Azaan, l’appel à la prière par un muezzin. Mes cheveux se sont dressés sur ma tête. Une force étrange mais puissante me conduisit à la vieille mosquée d’Istanbul. Là, de vieux Turcs barbus et souriants, m’enseignèrent le Wouzou, (ablutions). J’ai proclamé la Shahada en larmes, et j’ai fait ma première prière (Salat al-Maghrib)... J’ai alors balayé toutes mes idéologies de pacotille... Pour la première fois de ma vie, j’ai éprouvé une telle félicité, et je ressentais le plaisir de l’amour d’Allah dans mon cœur. J’étais un musulman... ».

Eva De Vitray - Meyrovitch

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Eva fut pendant toute sa carrière professionnelle chercheur puis directrice au service des Sciences Humaines du CNRS. Née d’une famille aristocrate, elle passa son enfance dans un couvent religieux, ce qui contribua à l’initier dans un premier temps à la sphère religieuse catholique. Voici une partie du témoignage ayant abouti à sa conversion à l’Islam en 1950.

« Le Coran est la dernière révélation, et Mohammad (Paix sur lui) est le sceau des prophètes (.....) Puis j’ai été heureuse de constater que je n’étais pas seule, mais je me trouvais située, sans le savoir, dans une grande tradition. Et cela sans avoir à rien renier. Je ne reniais ni la Torah, ni l’Evangile. Je laissai simplement de côté ce qui m’avait toujours agacée, les décisions conciliaires, dogmatiques de messieurs réunis à Rome pour décider que Dieu est comme ceci ou comme cela.(...) On ne se convertit pas à l’Islam, on embrasse une religion qui englobe toutes les autres... ». - Islam, l’autre visage, Eva de Vitray, Ed. Albin Michel, 1995

Cassius Clay (Mohammed Ali)

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Boxeur Américain.Trois fois Champion du Monde de Boxe, catégorie Poids Lourds. Rejoignant la Nation de l’Islam, il choisi de changer de nom pour Cassius X, en l’honneur de son mentor et ami Malcolm X. Lors de la proclamation de sa foi en 1965, il reçoit le nom de « Muhammad Ali » de la part d'Elijah Muhammad chef du mouvement. Il prendra cependant plus tard ses distances vis-à-vis de la Nation de l’Islam, effectuant son pèlerinage dans le but de se rapprocher de l’Islam universel.

« J'ai eu beaucoup de grands moments dans ma vie. Mais les sensations que j'ai éprouvés tandis que j'étais sur le mont Arafat, le jour du Hadj (pèlerinage musulman), étaient les plus forts de ma vie. Je me suis sentie exalté par l'atmosphère spirituelle indescriptible qui y régnait: lorsqu'un million de pèlerins invoquaient Dieu pour le pardon de leurs péchés et pour leur accorder sa Grâce et Ses bénédictions. C'était une expérience poignante que de voir des gens appartenant à des couleurs, races et nationalités différentes, rois, hommes d'états et hommes ordinaires de pays très pauvres, tous enveloppés de deux draps blancs simples, le même pour tous, priant Dieu. Priant Dieu sans aucun complexe de supériorité ou d'infériorité entre eux. C'était une des manifestations pratiques et concrètes du concept d'égalité de l'homme en Islam. » (Intervew du quotidien "Al Madinah", Jeddah, 15 juillet 1989)

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Margaret Marcus (Maryam Jamilah)

Cette américaine d’origine juive, est écrivaine et journaliste. Elle se convertie à l’Islam en 1962.

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« Ma famille et mes amis étaient des gens bourgeois, respectables, intelligents, et cultivés. Des gens qui observaient et croyaient fermement en une certaine base morale. Cependant ils rejetaient tout lien entre l’éthique, la morale donc, et la théologie. L’autorité des Lois et Morales Musulmanes procède de Dieu l’Omnipotent. Le plaisir et le bonheur dans l’Islam ne sont que les fruits produits par une satisfaction émotionnelle dans l’exécution consciencieuse de ses devoirs pour le seul plaisir de Dieu, afin d’atteindre, ainsi, le salut. »

« En Islam, les devoirs s’élèvent toujours au-dessus des droits. C’est seul dans l’Islam que ma quête des valeurs absolues fut satisfaite. Dans l’Islam seul j’ai pu enfin trouver tout ce qui avait une vraie valeur, ce qui était beau et bon, donnant une direction et une signification à la mort et la vie humaine. »

Herbert Hobohm (Aman Hobohm)

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Ce diplomate allemand, fonctionnaire civil et missionnaire, servi la Mission Diplomatique Allemande dans divers coins de la planète. Il s’est converti à l’Islam en 1941, et travaille toujours comme attaché de presse à l’ambassade Allemande de Riyad, en Arabie Saoudite.

« J’ai pu vivre sous différentes latitudes, avec des modes de vie différents et j’ai eu l’occasion d’étudier diverses idéologies, mais je suis arrivé à la conclusion que rien n’est comparable à l’Islam. Aucun de ces systèmes ne détient un code de vie aussi complet que noble. Seul l’Islam le possède; et c’est la raison pour laquelle tant d’hommes, en toute sincérité, embrassent cette religion. L’Islam n’est pas théorique; il est pratique. Il signifie la soumission complète à la volonté de Dieu ! »

Ingrid Mattson : présidente de l'ISNA (1963 Ontario)

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Le docteur Ingrid Mattson, est une musulmane convertie de nationalité canadienne. Elevée dans une famille de confession catholique, elle décida d’abandonner « pour de bon » la religion durant son adolescence, mais finit par embrasser l’Islam à la fin de ses années de lycée.

Elle décida ensuite de voyager au Pakistan où elle eut l’occasion de travailler avec des réfugiés Afghans. Elle obtint par la suite son doctorat en sciences islamiques à l’université de Chicago en 1999. Ingrid Mattson décida alors de participer activement à l’éducation des musulmans canadiens et devint une participante active de la société canadienne dans son ensemble. Elle est actuellement professeur au centre MacDonald pour les études islamiques et pour le maintien des relations entre Chrétiens et Musulmans, au Hartford Seminary de la ville d’Hartford dans le Connecticut.

En 2001, elle fut élue vice-présidente de l’ISNA (Islamic Society of North America) et devint par la suite la première femme présidente de l’institut en 2006.

Malcolm X - Malik Shabbazz (1925-1965)

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Activiste noir américain. Il adhère en 1952 dans un premier temps à la secte de la Nation de l’Islam, organisation séparatiste noire, pour la quitter en 1964 du fait de ses agissements contraire aux principes de l’Islam.

Malcolm X entrepris alors de devenir un musulman sunnite traditionnel, et comme il l’explique lui-même au retour de son Hajj, il ne considère alors plus l’homme blanc comme l’ennemi du peuple noir. Il meurt assassiné par balles le 21 février 1965, lors d’un de ses meetings devant plus de 400 personnes.

« Je suis musulman ce qui signifie seulement que ma religion est l'Islam, je crois en dieu, en l'Être suprême, au Créateur. C'est une religion très simple, très facile à comprendre... Nous ne jugeons pas un homme selon la couleur de sa peau. Nous ne vous jugeons pas parce que vous êtes blanc, noir ou basané.
Nous vous jugeons d'après vos actes, nous vous jugeons d'après vos habitudes. Tant que vous aurez l'habitude du mal, nous serons contre vous. Et à nos yeux, la pire forme du mal consiste à juger un homme d'après la couleur de sa peau... »

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René Jean-Marie Guénon (Abdul-Wahid Yahia)

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Né à Blois en 1886 dans une famille bourgeoise de tradition catholique, René Guénon meurt 65 ans plus tard sous le nom de Abd Al Wahid Yahia « Serviteur de l’unique » au Caire après avoir rompu toute attache avec l’Occident, ayant même acquis la nationalité égyptienne vers la fin de sa vie.

Après un bref passage dans les milieux de l’occultisme et de la franc-maçonnerie, René Guénon se converti à l’islam très tôt vers l’âge de 25 ans. Il est considéré comme l’auteur inclassable d’une œuvre monumentale touchant à plusieurs domaines : la religion, l’ésotérisme, le symbolisme, les sciences traditionnelles...

En 1921, il publie une « Introduction a l'étude des doctrines hindoues », suivie du « Theosophisme, histoire d'une pseudo-religion » où il se montre très critique a l'égard des groupes théosophiques et se pose comme l'un des garants de la tradition ésotérique.

Il récidivera en 1923 en s'attaquant aux pratiquants du spiritisme dans « L'Erreur Spirite. » Au cours des années 1920, son œuvre s'étoffera encore « d'Orient et Occident » (1924), « L'homme et son devenir selon le Vedanta (1925) », « L'Esotérisme de Dante » (1925), « Le Roi du Monde » (1927), et le fameux livre maintes fois réédité « La Crise du monde moderne » (1929).

En 1930, il s'installe définitivement au Caire où il mènera discrètement la vie d'un musulman orthodoxe, s’exprimant parfaitement en dialecte égyptien et maîtrisant magistralement la langue arabe classique. Marié en 1934 à la fille du sheikh Mohammed Ibrahim, avec laquelle il aura quatre enfants musulmans, celui qu’on nomme désormais Sheikh Abd Al Wahad Yahya poursuivra son œuvre d’envergure avec Le « Symbolisme de la Croix » (1931), « Les états multiples de l'être » (1932) et la « La grande Triade » (1946) son dernier plus grand ouvrage.

Tout au long des années 1930 et 1940, il incite plusieurs de ses amis et correspondants à joindre les rangs de l'islam; à cette fin deux sentiers (turuq) sont fondés en Europe, un premier à Lausanne (Suisse) placé sous l'autorité de Frithjof Schuon et un second à Paris régi par Michel Vâlsan. René Guénon rend son dernier souffle le 7 Janvier 1951 au soir après avoir invoquer trois fois le nom d’Allah. Il a été inhumé selon le rite musulman dans le caveau de sa belle famille. Selon sa volonté, seul son nom arabe Abdul-Wahid Yahia fut conservé sur son certificat de décès.

Guénon sur la tradition :

« Une tradition n' est pas une chose qui peut s'inventer ou se créer artificiellement ; en rassemblant tant bien que mal des éléments empruntes à des doctrines diverses, on ne constituera jamais qu'une pseudo-tradition sans valeur et sans portée, et ce sont une des fantaisies qu'il convient de laisser aux occultistes et aux théosophistes. » (Orient et Occident)

Guénon sur le Symbolisme :

« L'enseignement concernant l'inexprimable ne peut évidemment que le suggérer à l'aide d'images appropriées, qui seront comme des supports de la contemplation » (Aperçus sur l'initiation)

Guénon sur les modernes :

« Non seulement ils ont borné leurs ambitions intellectuelles, s'il est encore permis de se servir de ce mot en pareil cas, à inventer et à construire des machines, mais ils ont fini par devenir véritablement machines eux-mêmes... » (La Crise du monde moderne)

Guénon sur l’islam et sa théologie :

« La supposition toute gratuite d’une origine étrangère, grecque, perse ou indienne, est d’ailleurs contredite formellement par le fait que les moyens d’expression propres à l’ésotérisme islamique sont étroitement liés à la constitution même de la langue arabe; et s’il y a incontestablement des similitudes avec les doctrines du même ordre qui existent ailleurs, elles s’expliquent tout naturellement et sans qu’il soit besoin de recourir à des «emprunts» hypothétiques, car, la vérité étant une, toutes les doctrines traditionnelles sont nécessairement identiques en leur essence que quelle que soit la diversité des formes dont elles se revêtent. (…)

Le mot, ‘’révélation” a un double sens: manifestation et voilement en même temps de la doctrine essentielle, la vérité une, comme la parole le fait d’ailleurs inévitablement pour la pensée qu’elle exprime. On peut dire que le Confucianisme corresponde à la shariah et le Taoïsme à la haqîqah. Les mots shariah et haqîqah contiennent en eux l’idée de mouvement. Pour beaucoup de gens l’exotérisme est plus qu’une loi: un guide. Allah est Al-Awwal wa Al-Akker (le premier et le dernier). Allah est Al-Zâher wa Al-Bâten (l’extérieur et l’intérieur). » (Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le Taoïsme)

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« Al-Faqru : L’être contingent peut être défini comme celui qui n’a pas en lui-même sa raison suffisante; un tel être, par conséquent, n’est rien par lui-même, et rien de ce qu’il est ne lui appartient en propre.” As-Sakînah – (ar.) marea pace. Al-Faqru – (ar.) pauvreté. La pauvreté spirituelle (le vide) conduit, suivant l’ésotérisme musulman, à Al-Fâna (l’extinction du moi), et par cette extinction on atteint la station divine (Al-maqâmul-ilahi). Ce qui empêche l’homme de trouver le centre, l’unique, est l’attachement à la multiplicité. Aç-çirâtul-mustaqîm – (ar.) le chemin droit. » (Le voile d’Isis - octobre 1930 )

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Témoignage de Roger du Pasquier

Roger Du Pasquier est un journaliste suisse, qui a travers un long témoignage paru dans « Le Temps stratégique » parle de son expérience vis-à-vis de l’Islam et comment il perçoit cette religion dans le monde actuelle. Nous avons choisi de publier un long extrait de son témoignage car il nous est apparu être le plus complet, dans la mesure ou il reflète bien le parcours de l’intellectuel en quête de vérité absolue :

« De retour en Suisse après une nouvelle série de reportages jusque dans des régions de l'Orient aussi extrêmes que la Corée en guerre, je n'avais toujours trouvé ni voie spirituelle ni gourou. Ce fut alors que Jean Herbert, dont me rapprochait un intérêt commun pour l'Inde, m'apprit que Guénon avait adhéré à l'islam depuis de longues années et pratiquait la voie contemplative des soufis. J'en fus d'autant plus surpris que, à Bénarès, j'avais entendu de la bouche d'un respectable pandit très orthodoxe l'opinion que Guénon, de tous les auteurs occidentaux ayant traité de l'hindouisme, était le seul qui en eût pleinement saisi le sens et la portée. Il me parut d'abord difficile de comprendre qu'il pût pratiquer une autre religion.

Quelques semaines plus tard, d'ailleurs, parvenait du Caire la nouvelle que l'écrivain français venait de mourir. Le premier porte-parole européen de la pensée "traditionnelle" n'était plus, mais le courant intellectuel dont il avait été l'initiateur restait bien vivant et tendait même à s'amplifier. Aux éditions Gallimard se poursuivait la parution de la collection intitulée précisément "Tradition" où, après Guénon, se signalaient deux auteurs encore inconnus des lecteurs de langue française, Ananda Coomaraswamy, l'éminent critique d'art anglo-indien qui faisait autorité aux États-Unis, et Frithjof Schuon dont paraissaient les premiers titres (De l'unité transcendante des religions et L'Oeil du coeur) d'une oeuvre considérable. En outre continuaient de paraître à Paris les Études traditionnelles, "publication exclusivement consacrée aux doctrines métaphysiques et ésotériques d'Orient et d'Occident", ainsi qu'elle se définissait elle-même, dont Guénon avait été l'animateur pendant plus de vingt ans.

La revue publiait des articles, généralement de bonne tenue, se rapportant en principe à toutes les traditions sacrées et traitant, par exemple, aussi bien du shintoïsme japonais que du culte du Grand Esprit chez les Peaux-Rouges d'Amérique. L'islam et sa spiritualité ne semblaient pas y occuper de place privilégiée et pourtant diverses études sur le soufisme permettaient de pressentir que leurs auteurs en parlaient comme d'une réalité vécue.

Ainsi que maints exemples l'ont montré en effet, l'oeuvre de Guénon a conduit bon nombre de ses lecteurs à l'islam et à la voie soufique où lui-même les avait précédés. D'autres, assurément, lui doivent d'avoir retrouvé la foi dans le cadre de leur religion d'origine, christianisme surtout, mais parfois aussi judaïsme ou même bouddhisme. Et cette diversité de voies est importante à noter pour situer le courant "traditionnel" par rapport aux autres mouvements intellectuels, religieux et spirituels de notre temps. Il est parfaitement évident que, par son universalisme, il est aux antipodes de la mentalité qui préside au foisonnement des sectes.

L'adhésion à la pensée "traditionnelle" illustrée par Guénon puis par d'autres auteurs comme Schuon, Titus Burckhardt ou Seyyed Hossein Nasr, a généralement suscité une double réaction: la première, négative, pousse à se désolidariser d'une modernité apparaissant désormais comme révolte contre tout ordre d'institution divine, comme ennemie des valeurs de l'esprit et comme source des illusions menant l'humanité à sa perte; la seconde, positive, impose l'urgence de retrouver une voie authentique, donc traditionnelle, de salut et de réalisation spirituelle. Or, à cet égard, les maîtres de ce courant intellectuel n'ont jamais rien écrit qui, de près ou de loin, ait pu ressembler à de la propagande. Ce qu'ils proclament, c'est la nécessité de revenir non à telle religion, mais à la religion comme telle.

Ceux qui ont suivi un tel cheminement n'ont donc pas passé par ce qu'on appelle couramment une voie précise. Il serait plus juste de leur appliquer cette formule fréquemment entendue en Inde: ce n'est pas l'homme qui choisit la voie, mais la voie qui choisit l'homme.

Maintenant, si c'est vers l'islam et sa spiritualité qu'ils se sont souvent dirigés, il y a diverses raisons à cela. D'abord, dans la perspective universaliste de la pensée traditionnelle, l'islam apparaît comme ce qu'il est selon sa propre doctrine: la conclusion et la synthèse de la Révélation universelle. Dès lors, le fait d'y adhérer n'implique pas la rupture qu'on pourrait croire avec sa religion d'origine, dont la vérité fondamentale n'est pas mise en question. On relèvera ensuite que l'islam, troisième tradition issue de la souche abrahamique après le judaïsme et le christianisme, appartient au même univers spirituel "monothéiste", de sorte qu'un occidental ne saurait s'y sentir trop dépaysé.

Enfin, en dépit de toutes les apparences contraires, l'islam demeure le dépositaire d'immenses trésors d'intellectualité traditionnelle et de sagesse, et l'héritage des grands maîtres spirituels du passé, comme Junayd, Ghazâlî, Jîlânî, Ibn Arabî, Rûmî et tant d'autres, n'a pas fini de porter des fruits. Mais il s'agit là, à des degrés divers, d'un ésotérisme, lequel, par définition, échappe plus ou moins aux regards extérieurs. On peut affirmer pourtant que sa tradition se perpétue dans le cadre du taçawwuf, le soufisme, ou "mystique musulmane" comme on dit couramment, et des confréries qui en émanent. Et il existe encore, parmi les cheikhs qui les dirigent, quelques maîtres authentiques se situant sans doute au niveau des plus éminents gourous de l'Inde.

Cet aspect de l'islam ne correspond assurément guère à l'image qu'il donne de lui-même dans le monde. Mais peut-être est-ce là précisément une raison de plus de signaler cette face cachée.

Même dans les milieux cultivés, on conçoit à grand-peine aujourd'hui que des Européens d'apparence à peu près normale puissent pousser l'extravagance jusqu'à pratiquer l'islam et à s'en imposer les devoirs et contraintes. Les occidentaux s'en étonneraient moins sans doute s'ils étaient un peu mieux renseignés sur cette religion qui, après tout, n'est pas aussi étrangère à notre continent qu'on estime ordinairement. Sans parler des foules de musulmans venus récemment en Europe avec le choc en retour du colonialisme, l'Espagne, autrefois, fut terre d'islam pendant plus de sept siècles; la Sicile le fut aussi, bien que moins longtemps et, à l'heure actuelle, des millions de musulmans vivent dans les Balkans où, incontestablement, ils sont chez eux.

Les rites islamiques ne peuvent assurément pas se comparer à ceux du christianisme et pourtant ils ne présentent rien de plus extraordinaire, au contraire puisqu'ils n'exigent pas du fidèle qu'il croie en des "mystères" mais lui imposent simplement une attitude d'adoration et de soumission au Dieu unique. La différence fondamentale entre un occidental moyen et un musulman pratiquant ne se situe probablement pas au niveau des héritages culturels, mais correspond plutôt à la contradiction qui oppose inévitablement à la civilisation sécularisée actuelle tout homme attaché à une tradition sacrée. A cet égard le musulman fidèle à sa foi reste toujours plus ou moins étranger au monde moderne.

Pareille situation lui pose forcément des problèmes et l'astreint à une discipline fort peut conforme à l'esprit du siècle, mais elle lui apporte maintes compensations dont la moindre n'est pas la paix de l'âme. Car, en acceptant cette discipline, non seulement il a le sentiment d'être réconcilié avec son Créateur, à qui il fait acte d'obéissance dans l'accomplissement de chacune de ses obligations religieuses, mais il retrouve un état d'harmonie avec la création. En effet, les rites islamiques ont un lien évident avec les grands rythmes cosmiques, en particulier avec le mouvement du soleil qui détermine les heures des prières quotidiennes, ainsi qu'avec celui de la lune qui demeure la base du calendrier musulman. Leur symbolisme rappelle à l'homme qu'il occupe une place centrale dans l'univers où il a été fait "vicaire de Dieu", ce qui le rend solidaire de la nature et de tout l'ordre des choses créées, mais le désolidarise d'une civilisation responsable de la crise écologique et autres cataclysmes menaçants.

Peut-être y a-t-il lieu d'ajouter que la pratique de l'islam ne favorise nullement l'exaltation religieuse, mais s'accompagne plutôt de sobriété et de sérénité. Car la foi qui en est la motivation est faite de certitude et de sagesse, certitude de l'Absolu, de la Toute-Réalité divine, et sagesse reconnaissant que tout le reste, tout ce qui constitue l'ici-bas, est relatif et contingent, "divertissement et jeu" selon les termes du Coran.

Il est trop évident qu'à notre époque toutes les religions sont plus ou moins en déclin ou en crise. L'islam n'échappe pas à la règle, mais en dépit de sa décadence, de ses turbulences et des excès injustifiables commis en son nom, il est, dans sa réalité vécue par des centaines de millions de croyants, très différent de ce que l'actualité fait apparaître de lui, et demeure un extraordinaire réservoir de foi et de prière. Et s'il est toujours capable d'attirer des occidentaux en quête de l'essentiel, de "la seule chose nécessaire", que leur refuse leur propre civilisation, il ne le doit évidemment pas au khomeinisme ni à d'autres formes plus ou moins aberrantes d'intégrisme et d'étroitesse d'esprit, mais à sa spiritualité toujours vivante et au fait fondamental qu'il reste expression directe de la Vérité transcendante, sans laquelle il ne saurait y avoir de véritable religion ».

Roger Du Pasquier (Le récit d'un journaliste suisse)
Source : Le Temps stratégique No 22, automne 1987

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Auteur: Souhayl.A & Lionel.J
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